La Rocheraie, ferme vivante
Paysanne
À Corps-Nuds se trouve une ferme bien vivante, qui cultive en biodynamie les céréales, les pommiers et l’esprit du collectif. Rencontre avec une paysanne engagée pour le vivant.
Hasard du calendrier, c’est au nouvel an lunaire que nous avons rendu une petite visite à Mathilde Simonneaux. Fille, petite-fille et arrière-petite-fille de paysannes. Et sœur aussi, de trois hommes dont le plus jeune, Clément, l’a rejoint dans l’aventure de la ferme il y a quelques années.
Si nous voulions aller traîner nos bottes sur les terres de Corps-Nuds, ce n’est pas uniquement pour admirer le champ de seigle en cours de levée, le verger de plein vent et le clocher aux airs de bulbe en arrière-plan. C’est pour comprendre ce qui se cache derrière ces bouteilles élégantes et ces sachets de farine si fluide que même la T80 est apte à la pâtisserie la plus raffinée. Nous n’y sommes pas allés par quatre chemins, nous avons pris le bus et marché six-cents mètres : elle est là, accolée au centre-bourg de Corps-Nuds, la ferme de la Rocheraie.
Une histoire de famille
La ferme de la Rocheraie, c’est d’abord une histoire de famille. Et l’histoire de Mathilde est intimement liée à celle de la ferme. « Mon arrière-grand-père a gagné l’Épi d’or. Mon grand-père a installé une porcherie et il a été l’un des premiers à avoir un tracteur. Mes parents l’ont convertie en bio et ont mis en place la fabrication de jus de pomme et de farine. À trente ans, je me suis installée sur la ferme. » À la Rocheraie, on est paysan de père en fils et de mère en fille. Une histoire de transmission et d’adaptation. Avec un enjeu : non pas celui de conserver la propriété des terres, mais celui de maintenir la fertilité des sols.
Avant de poser définitivement ses bottes sur la ferme familiale, Mathilde s’est nourrie d’expériences à l’autre bout de la terre, en Polynésie et en Haïti. « Dans le monde, ce sont les paysans qui sont les plus pauvres, ça m’a toujours insurgé. » Son credo : la souveraineté alimentaire. Pas celle que l’on nous sert aujourd’hui pour justifier des pratiques délétères qui épuisent les sols et essorent les personnes qui les cultivent. Celle qui donne aux paysannes et paysans le pouvoir de nourrir et de se nourrir de son travail. En Polynésie, en Haïti, en Normandie et aussi à Corps-Nuds.
La ferme comme bien commun
Au moment de la transmission de la ferme d’une génération à l’autre, cela a été presque comme une évidence d’en confier la propriété à la foncière Terres de liens pour lui garantir sa vocation agricole en bio. Car au-delà de la difficulté à acquérir ces terres qui avaient été fragmentées au fil des générations et des successions, ce qui compte le plus pour Mathlide, ce n’est pas la propriété des terres et des bâtiments agricoles, mais bien ce qui se passe sur la ferme. Ce qui se produit de collectif aussi. « Aujourd’hui, je ne suis pas propriétaire de la ferme. Ça me rassure en m’ôtant un poids. Ça ouvre aussi des possibilités pour faire du collectif » explique la paysanne.
La ferme de la Rocheraie est un bien commun
Alors les premières années on explore le collectif, on réunit des porteurs et porteuses de projets, on cogite, on débat, on teste, on prend des décisions collectivement. Ici, il y a eu du maraîchage avec Laura, des brebis laitières avec Hugo, de la boulange pendant quatre ans. Et finalement, c’est avec d’autres qu’on invente des collaborations : Jean-Christophe, éleveur bovin à Brie troque volontiers fumier contre paille, et fait paître ses vaches sur les parcelles de la Rocheraie lorsqu’elles sont en prairie. Chacun y trouve son compte : les vaches de Jean-Christophe mangent de la bonne herbe bio, les prairies de Mathilde sont fertilisées pendant quatre ans avant d’accueillir les cultures de céréales pendant les quatre années suivantes.
Du champ au moulin
Des céréales, il y en a de plusieurs sortes sur la ferme de la Rocheraie. Du blé et du sarrasin principalement, du seigle et de l’épeautre, un peu de maïs aussi. Toutes cultivées avec des semences paysannes, sélectionnées année après année par Mathilde, avec le soutien de l’équipe de Véronique Châble à l’Inrae et de la jeune entreprise D’une graine aux autres dont nous avions dressé le portrait dans le numéro 116 de La Feuille. Ici, la biodiversité cultivée est au cœur de l’écosystème.
Car la diversité des semences est la garantie d’une adaptation aux aléas inhérents à l’agriculture. Une semence adaptée est une semence qui s’adapte pourrait-on dire. Alors la paysanne élabore année après année des mélanges de graines, qui nourrissent aussi bien les personnes qu’elles préservent les sols et trouvent leur juste place dans l’écosystème. Sur les vingt hectares cultivés en céréales, il y en a un qui est précisément dévolu à accueillir la production de semences.
« Sélectionner les variétés, c’est fabuleux car c’est infini. »
Mathilde Simonneaux
C’est ainsi qu’on cultive par exemple du seigle de Pluvigner, une variété qui atteint facilement les deux mètres quarante, là où les céréales sont souvent modifiées pour ne pas dépasser la hauteur du genou. Ce jour de février, le seigle ne mesure encore qu’une vingtaine de centimètres et il a bien talé : le premier brin a permis à quatre ou cinq autres de s’enraciner.
Et avec toute l’eau qui est tombée cet hiver, on attend le bon moment pour passer la herse étrille : l’outil qui permet le désherbage mécanique, autrement dit sans recours aux produits chimiques. Grâce à ses dents courbées, elle déracinera les petites plantes dont on ne veut pas, mais laissera en place le seigle qui a déjà bien pris racine et, au pire, couchera avant de se redresser droit vers le ciel (et le soleil qu’on attend avec impatience).
Sur la ferme de la Rocheraie, les céréales sont toutes en « haute paille » : à maturité, elles mesurent au moins un mètre cinquante. Alors bien sûr, elles peuvent verser et avoir un rendement plus faible, mais elles sont digestes, même pour les estomacs les plus sensibles. Car ce que l’on veut ici dit Mathilde, c’est avant tout « des produits bien vivants qui font du bien. »
Défi semence du moment : élaborer le bon mélange pour pouvoir produire du sobacha, ce sarrasin torréfié destiné à l’infusion. Encore un peu de patience, cela ne fait que quatre ans que l’équipe est sur le coup !

Aussitôt moulue, aussitôt vendue : il ne faut pas plus d’un mois à la farine toute fraîche de la Rocheraie pour rejoindre les cuisines de celles et ceux qui sauront la transformer en petites merveilles.
Une fois sélectionnées, une fois semées, une fois moissonnées, une fois triées, les céréales filent au moulin, ou plutôt aux moulins. Car depuis que Clément a rejoint l’aventure il y a quelques années, on s’est équipé d’un second moulin. Toujours un modèle Astrié, la Rolls des moulins. Avec sa meule de pierre finement ciselée, il a le bon goût de ne pas écraser les grains mais de les dérouler pour en libérer la farine en toute délicatesse. Et préserver du même coup tous les nutriments présents dans la farine. « Cela donne une farine très fine mais nutritionnellement meilleure » explique Mathilde. Heureux les camarades des boulangeries les plus engagées, de quelques bonnes tables et de toutes les cuisines ordinaires qui transforment cette farine de Corps-Nuds en tartes, en pains et en gâteaux.
Du verger au pressoir
Et puis il y a le verger. Trois hectares de pommiers de haute tige, un verger de plein vent où les trois cent quatre-vingts arbres sont espacés d’une dizaine de mètres. L’espace qu’il leur faut pour s’épanouir sans se pousser dessus et éviter la propagation d’éventuelles maladies. L’espace aussi qui accueille les quelques brebis et neuf agneaux tout juste nés la nuit dernière. Ici, les animaux sont de précieux alliés : les moutons cassent les galeries des campagnols, préviennent les infestations d’araignée rouge grâce au suint qu’ils déposent en se frottant aux troncs et fertilisent les sols.
Reinette blanche ou d’Armorique, Chailleux, Douce Moën, Bédange ou Gros Bois, Pomme d’amour… 53 variétés de pommiers s’épanouissent sur la ferme de la Rocheraie avec la complicité des moutons qui paissent dessous et de toute une biodiversité sauvage bienvenue.

Mais revenons à nos pommiers. « J’ai conservé les arbres de haute tige car c’est beaucoup plus résilient : les racines vont puiser profondément dans le sol, les arbres s’expriment dans leur nature propre, ils sont plus rustiques et moins sensibles aux maladies » détaille la paysanne qui a replanté en arrivant sur la ferme. Un nouveau verger qui a mis huit ans à donner. Mais vivra encore quatre-vingts ans au moins ! Cette année a été une année à pommes. Cinquante tonnes ramassées à la main une fois les pommes au sol. Ce qui est bien quand on diversifie les variétés, c’est qu’en plus d’être complémentaires en termes de goût, leur maturité s’étale sur la saison !
un bon jus bien vivant
À la Rocheraie cette année, la récolte s’est étalée de début septembre à mi-décembre. Et les cinquante variétés de pommes de la ferme ont été transformées en trente mille litres de jus. Pomme, pomme-coing, pomme-gingembre, pomme-betterave, les recettes sont élaborées en suivant un principe : le goût !
Et chaque cuvée est différente. Le jus de pomme nouveau est le plus sucré, le plus concentré car il a pris le soleil de l’été. Puis l’on dégustera la cuvée de cœur de saison et la cuvée tardive, chacune avec sa spécificité. « Chaque cuvée a un goût différent explique Mathilde, il y a des variations dues aux saisons : le jus, c’est du vivant. » On ne révèlera pas le petit secret des jus uniques de la ferme de la Rocheraie mais ce que l’on peut dire, c’est que les terrains schisteux comme celui d’ici produisent des pommes bien concentrées en goût. Et qu’un mélange de pommes à cidre, de pommes à jus et de pommes acides donnera du caractère au breuvage.
« Le jus, c’est du vivant »
À l’automne, lorsque les fruits sont mûrs, débute la course au jus. Alors il faut être cinq et bien organisés pour que les pommes soient pressées au plus près de la récolte pour exprimer toutes leurs potentialités. « On récolte le lundi tout à la main, le mardi on presse, le jeudi on pasteurise et on met en bouteille par lots de trois mille litres. » Toutes les semaines de septembre à décembre ! Il en aura fallu cette année, des sessions de transformation, pour préparer les bonnes bouteilles qui rejoindront bientôt les tables des plus fins gourmets et de tous les enfants gourmands.

Zéro additif, zéro filtration : les jus de la Rocheraie préservent tout le meilleur.
Ce jour de février, le calme règne sur la ferme. Le pressoir se repose, le moulin moud et une brebis est en train d’agneler paisiblement. Bientôt il faudra penser décoction et badigeon. Avant le printemps, la décoction de prêle préviendra les maladies cryptogamiques et limitera la prolifération des champignons. Le badigeon, lui, est un mélange de petit lait et de bouse de vache appliqué tous les cinq ans : il nourrira et protègera les arbres pour leur permettre de donner le meilleur.
Pratiquer une agriculture qui prend soin du vivant et des écosystèmes, c’est bien ce que font Mathilde et Clément sur la ferme de la Rocheraie. Ce n’est pas qu’un conte de fée que l’on pourrait vous raconter pour le nouvel an lunaire, c’est une histoire, une vraie. Avec aussi ses déboires parfois. Qu’on ne s’y trompe pas, « la réalité, c’est aussi beaucoup de galères » mais Mathilde est positive, toujours. Et nous lance comme un message à diffuser largement : « Venez ! Venez vous installer en agriculture ! On a besoin de paysannes et paysans pour préserver le vivant ! »