Paysannes !
Elles travaillent chaque jour dans les champs ou à la ferme. Elles consacrent leur temps, leur énergie et leurs convictions à coopérer avec le vivant pour nous nourrir. Elles représentent un agriculteur sur trois. Les agricultrices sont les héritières d’une histoire de lutte pour faire reconnaître leurs droits et prouver qu’elles sont autant capables que leurs homologues masculins.
Elles sont 220 000 à travailler chaque jour dans les champs ou à la ferme. 220 000 agricultrices qui consacrent leur temps, leur énergie et leurs convictions à travailler avec le vivant pour nous nourrir. Un agriculteur sur trois est en réalité une agricultrice.
Et puis il y a aussi ces 114 000 femmes mariées à des agriculteurs qui travaillent sur les fermes sans statut et donc sans protection sociale. Autant dire des invisibles. Depuis la nuit des temps agricoles, les femmes ont travaillé dans les fermes, s’occupant de la basse-cour, de la traite, du potager, de la préparation des repas des travailleurs… Pourtant, il aura fallu attendre la fin du XXe siècle pour qu’elles commencent à être reconnues !
CHIFFRES CLEFS
Les femmes représentent 29 % des actifs agricoles et ¼ des chefs d’exploitation.
Les agricultrices gagnent en moyenne 29 % de moins que les agriculteurs.
La retraite des agricultrices est inférieure de près de 17 % à celle des agriculteurs.
Les agricultrices ont presque 3 fois plus de troubles musculosquelettiques que les agriculteurs.
Dans le cadre de l’installation agricole, les prêts accordés aux femmes sont 2,5 fois plus longs que pour les hommes.
114 000 femmes mariées à des agriculteurs travaillent à la ferme sans statut.
Des stéréotypes bien tenaces
Il faut dire que le monde agricole n’échappe pas tout à fait à la réalité. À commencer par les stéréotypes de genre qui se font écho de générations en générations, maintenant les femmes à certaines places qui leur reviendraient « naturellement », la belle affaire ! Prendre soin des bêtes et des naissances, ça c’est un travail pour les femmes. Tenir les comptes de la ferme, ça c’est un travail pour les femmes. Organiser les ventes à la ferme, ça c’est un travail pour les femmes. La liste pourrait s’allonger encore de tâches prétendument particulièrement adaptées aux femmes.
Si cette conception paraît à mille lieues d’une société égalitaire qui tente de creuser son sillon, les préjugés liés au genre des personnes sont encore bien tenaces. Singulièrement dans le monde rural et agricole. Cela pourrait paraître un poncif. Malheureusement c’est bel et bien la réalité, encore aujourd’hui. Y compris sur les fermes bio.
Agrobio 35
Particulièrement marquée dans le monde agricole, la division genrée du travail assigne prioritairement les hommes à la sphère productive et les femmes à la sphère reproductive, tout en accordant une plus grande valeur aux tâches masculines.
Se faire une place
Au plus haut niveau de l’État, le ministère de l’Agriculture dresse le même constat : « Aujourd’hui, près de 80 % des agricultrices constatent des inégalités liées à leur genre dans leur quotidien, et deux tiers d’entre elles considèrent qu’il est plus difficile pour une femme de se faire une place dans le monde agricole. » Se faire une place : une rengaine que l’on entend souvent lorsqu’on écoute des témoignages d’agricultrices. Qu’elles aient quatre-vingts ans ou vingt-cinq, elles disent la même chose : il m’a fallu trouver ma place, me faire ma place, créer mon activité sur la ferme pour avoir ma place…
Visiblement, on ne naît pas agricultrice, on le devient, avec force preuves que les femmes en sont autant capables que les autres. Et doivent en plus jouer avec une contrainte spécifique aux fermes : l’imbrication de la vie familiale et de la vie professionnelle. Qui débouche, vous l’aurez peut-être deviné, sur une charge mentale liée aux tâches domestiques qui revient majoritairement aux femmes. Là encore, le monde de la bio n’y échappe pas : selon une enquête menée par la Fédération nationale d’agriculture biologique en 2018, 66 % des agricultrices bio en couple hétérosexuel prennent en charge la totalité ou presque du travail domestique.
Une reconnaissance gagnée de haute lutte
La reconnaissance du travail des femmes est le premier nœud du problème. Et c’est l’histoire d’une lutte que nous pourrions raconter ici. La question du statut pourrait paraître technique, si celui-ci n’avait pas pour conséquence un moindre accès aux droits et à la protection sociale. Et puis l’ignorance de ce que font les femmes agricultrices, de leur capacité à produire. Et en fin de compte, leur invisibilisation.
Saviez-vous qu’avant 1980, elles n’avaient tout simplement aucun droit sur la gestion des fermes ? Saviez-vous qu’il aura fallu attendre 1985 et la création des exploitations agricoles à responsabilité limitée (EARL) pour qu’elles disposent des mêmes droits que leur époux ? Saviez-vous que ce n’est qu’en 1999 et l’apparition du statut de conjoint collaborateur – et dans les faits, il s’agit surtout de conjointes collaboratrices – pour qu’elles aient enfin un droit à la retraite et aux prestations sociales en cas d’accident du travail ou de maladie professionnelle ? Et que ce n’est qu’en 2006 que ce statut a été ouvert aux personnes pacsées et aux concubin·es ?

Parcours de la combattante
Si les femmes gagnent peu à peu des droits, la reconnaissance de leurs capacités à égalité avec celles des hommes est encore un pari à gagner. Car les préjugés continuent de tenir la dragée haute. Et les obstacles s’accumulent pour les femmes, dès la formation au métier. « Les filles sont cantonnées dans des tâches subalternes (entretien des jardinières, entretien des boxes, nettoyage des ustensiles nécessaires à l’alimentation des animaux, etc.) et les garçons dans des activités valorisées (insémination des animaux, tronçonnage des arbres, préparation des terres agricoles, taille de la vigne, machinisme, etc.) » : c’est le triste constat que dresse Sabrina Dahache, enseignante-chercheuse en sociologie, qui a focalisé plusieurs travaux sur les dynamiques du genre dans les formations professionnelles et les professions agricoles et rurales.
Devenir agricultrice est un véritable parcours de la combattante. Car une fois formée, avec tout ce que cela suppose de sang-froid et de persévérance pour faire fi des préjugés sexistes qui ont la peau dure, il faut s’installer. Accéder à la terre, accéder aux prêts bancaires pour s’équiper. Là encore, les barrières liées au genre se dressent devant chaque agricultrice.

Le projet collectif Dégenrons l’agriculture a réuni plusieurs réseaux agricoles pour mieux comprendre et lever les freins spécifiques rencontrés par les femmes qui souhaitent s’installer en agriculture.
Une mine d’informations à découvrir sur
difficile accès à la terre
Pour être agricultrice, il faut de la terre. Pour avoir de la terre, il faut hériter. Ou il faut la louer. Ou il faut l’acquérir. En France en 2022, moins d’un tiers des terres agricoles sont la propriété de femmes. Sans compter qu’une bonne part d’entre elles les possèdent en indivision… avec leur conjoint ou leur frère !
Si les terres agricoles se transmettent plus souvent de père en fils que de mère en fille, les femmes cumulent les difficultés d’accès au foncier, y compris lorsqu’il s’agit de solliciter les banques pour un prêt. Non seulement les femmes doivent déployer beaucoup plus d’énergie pour convaincre qu’une femme est capable de mener à bien un projet agricole, mais lorsqu’elles décrochent leurs prêts, ils sont « plus modiques pour elles que ceux qui sont consentis pour leurs homologues masculins » expliquait déjà Sabrina Dahache devant le Sénat en 2017, en constatant « des écarts en termes de durée de prêts allant de 25 ans en moyenne pour les femmes à 10 ans pour les hommes. »
Femmes de
Soyons clairs, les femmes agricultrices n’ont été jusqu’à l’orée du XXIe siècle que des « femmes de ». Et aussi des « filles de », des « belles-filles de ». En 1957, les premières commissions féminines de la FNSEA avaient pour objectif de « faire sa place dans le monde de l’homme » ! Soixante-dix ans plus tard, les clichés perdurent. Et la lecture du roman graphique Il est où le patron écrit par une autrice et cinq paysannes est à ce titre assez éloquente. Dès qu’un visiteur franchit le portail de la ferme, partout où elles se rendent, sur le marché, à la chambre d’agriculture ou à la mutualité sociale agricole (MSA), les femmes sont renvoyées à leur supposé mari. C’est que le sexisme ordinaire est toujours bien présent, dans la société en générale et a fortiori dans le monde agricole. Un monde pensé par les hommes, pour les hommes.
Alors comment fait-on quand on a un gabarit fluet et que l’on nage dans la combinaison de travail ? Comment fait-on quand on a une force moins puissante, quand on a une taille moins haute et qu’il faut manipuler des machines et des outils pensés à hauteur d’hommes ? Dans son livre blanc publié en 2024, la MSA – la sécu des agriculteurs et agricultrices – en a même fait une de ses quinze propositions pour lever les freins à l’exercice des métiers agricoles par les femmes : obtenir une parité dans les commissions d’homologation du matériel pour intégrer de nouveaux critères (morphologie, poids du matériel…).
Se former, se transformer
Pour se libérer des injonctions liées au genre, des paysannes se réunissent, partagent leurs vécus et se forment, épargnées du poids du regard des hommes. Cela, ce n’est pas si nouveau – les commissions féminines ont émergé après-guerre dans les syndicats agricoles. Ce qui est nouveau en revanche, c’est la mise à distance de la complémentarité des rôles sur la ferme en fonction des genres. Et l’on se formera sans complexe à des tâches traditionnellement attribuées aux hommes. Si la non-mixité est pour cela un outil qui a fait ses preuves (lisez aussi notre entretien avec Anaïs Fourest), le catalogue de formation d’Agrobio 35, syndicat de paysan·nes bio d’Ille-et-Vilaine, en est l’illustration : cette année, quatre formations sont réservées aux paysannes. On y apprendra le travail du métal, l’entretien de la tronçonneuse et la mécanique tracteur. Et aussi les gestes et postures qui préservent le corps malgré les rudes mises à l’épreuve.

Avec Agrobio 35, quatre formations réservées aux femmes permettent aux paysannes de se former en non-mixité.
Tract’her
Atteindre l’égalité entre les hommes et les femmes en agriculture, une perspective que la Fédération nationale de l’agriculture biologique et ses déclinaisons bretonne et bretillienne veulent accompagner de manière très concrète. En Bretagne, le programme Tract’her est une initiative inédite pour améliorer les conditions de travail des femmes sur les fermes, qui permet de diagnostiquer l’égalité sur les fermes volontaires et d’engager des actions pour rééquilibrer.
Les paysannes, aux manettes de la transition agroécologique
En attendant la reconnaissance à tous les niveaux, les femmes s’adaptent. Comme dans tous les milieux au demeurant. De fait, les paysannes s’orientent vers des projets plus sobres. Sur de plus petites surfaces, avec des méthodes moins mécanisées et moins gourmandes en intrants. C’est ce que pointe Clémentine Comer, sociologue dont la thèse en sciences politiques portait en 2017 sur la cause des agricultrices en Bretagne : « Statistiquement, les femmes s’installent davantage en filière bio, souvent dans des activités diversifiées avec de l’accueil à la ferme par exemple. »
Les femmes seraient-elles les motrices d’une approche agroécologique de l’agriculture ? C’est ce que semblent exprimer plusieurs études. Peut-être les cailloux dans les bottes qu’elles doivent apprendre à supporter dès les jeunes années et à tous les stades de l’installation paysanne les auront orientées vers des pratiques viables et durables ? Peut-être ces cailloux sont aussi ceux qui indiquent le chemin vers une pratique agricole qui prend en compte les écosystèmes dans leur globalité ? Peut-être le care auquel on renvoie souvent les femmes est une vraie solution ?
C’est en tout cas ce que conclut une étude de l’Adage 35 sur le rôle et la place des agricultrices dans les changements vers une transition agroécologique : « Le care pourrait être mis en avant comme une solution pour conserver des systèmes viables et vivables pour toutes les espèces. […] Il ne doit plus être une injonction liée au genre afin que tous et toutes puissent s’en emparer, réinventer les normes de masculinité et de féminité et partager la charge mentale de la transition agroécologique. »

Affranchies du regard masculin, les agricultrices partagent leurs vécus, se forment et se transforment.
Parité (ou presque)
Des actions concrètes de terrain permettent aux femmes de gagner peu à peu en reconnaissance et en autonomie. Mais au-delà de ça, comment faire entendre sa voix dans un monde dominé par les hommes ? On sait à quel point les syndicats sont des endroits où se jouent certains combats. On sait aussi que les femmes y sont encore largement sous-représentées. Les choses sont peut-être en train de changer. Sans aller jusqu’à parler de parité, à la FNSEA comme à la Confédération paysanne, on réserve des places aux femmes dans les instances de gouvernance.
La parité, Agrobio 35, l’a atteinte, il y a quatre ans. Aujourd’hui lors des réunions du conseil d’administration, les temps de paroles sont chronométrés et répartis de manière égalitaire. Pas de réunion le soir, pas de réunion le mercredi. Et Yann Jaffré son directeur d’affirmer : « Sur la place des femmes, on a changé beaucoup de choses à plein de niveaux. Ça ouvre des perspectives, de la facilité pour les agricultrices et celles qui veulent le devenir. »
Oui, agricultrice est un métier de femme. Oui, les femmes peuvent aussi bien que les hommes mener des projets agricoles en toute autonomie. Leur en laisser la possibilité, vraiment, est un pari gagnant-gagnant, pour les droits des femmes et pour la protection du vivant.
