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Les Elles du pouvoir

Le groupe des Elles de l’Adage 35 réunit depuis 2017 des paysannes qui se retrouvent en non-mixité choisie pour échanger sur leurs vécus, se former et travailler sur la question de la place des femmes en agriculture.
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Le groupe des Elles de l’Adage 35 réunit depuis 2017 des paysannes qui se retrouvent en non-mixité choisie pour échanger sur leurs vécus, se former et travailler sur la question de la place des femmes en agriculture.

Rencontre avec Anaïs Fourest, animatrice du groupe Les Elles de l’Adage 35.

Comment est né le groupe Les Elles de l’Adage ? Pour répondre à quelles problématiques, en réponse à quel constat ?

À rebours de ce qui se fait habituellement, le groupe s’est constitué sur la proposition du président de l’époque (à qui la conjointe avait soufflé l’idée dans l’oreillette – mais ça, nous ne l’avons su que plus tard !). En 2017 donc, la proposition d’un groupe en non-mixité a été faite à un conseil d’administration majoritairement composé d’administrateurs. La seule administratrice de l’époque était d’ailleurs plutôt réfractaire à cette idée au départ : elle était très active dans son groupe local par ailleurs, mais ne comprenait pas la non-mixité.

Il y avait de la motivation à investiguer le sujet. Car finalement, on voit peu de paysannes dans les groupes de l’Adage, alors que sur les fermes adhérentes, il y en a. Nous voulions analyser ce qui les freine à venir en formation, en groupes de réflexion. Et organiser des espaces dédiés qui leur permettent de partager leurs vécus.

En 2019, nous avons fait un travail, avec les femmes, pour mieux connaître les paysannes de l’Adage. Nous voulions comprendre les raisons pour lesquelles elles viennent ou ne viennent pas en formation.
Et puis nous avons organisé des formations en non-mixité. Au départ, l’envie, c’était de travailler sur les enjeux autour du genre en agriculture. Et de travailler ces enjeux individuels en collectif, pour monter en compétences. Aujourd’hui, ça continue presque exactement dans ces objectifs-là.

Vous organisez des formations pensées par des femmes pour des femmes, de quoi s’agit-il ?

On a mis en place des formations en non-mixité pour les paysannes éleveuses. Sur la conduite de tracteurs, la tronçonneuse, l’électricité, les enduits en terre crue, la mécanique, le travail du métal, la construction bois charpente, la taille et la greffe d’arbres fruitiers… Des formations très techniques, stéréotypées. Mais il y a eu aussi des formations sur les gestes et les postures, qui ont permis de faire de l’autoconstruction d’outils adaptés. Et puis aussi des formations à l’autodéfense verbale, à la transformation du fromage. Notre gamme est large !

Cette année, il y aura des formations d’accompagnement à la contention, d’aide au vêlage et de résolution de conflits.
Le groupe détermine lui-même son programme, en fonction des besoins, des problématiques du moment. S’il y a les compétences au sein du groupe, on les valorise. Les paysannes prennent alors la place d’intervenantes. Parfois, c’est du partage entre toutes : chacune vient avec ses outils, ses questions. On est sur de l’éducation populaire très collective.

Adage 35 Les Elles

La non-mixité, à quoi ça sert ?

Effectivement ça ne parle pas à toutes nos adhérentes. Il y a des paysannes que ça a intéressé tout de suite, d’autres qui sont venues par curiosité, d’autres qui ne sont jamais venues.

La non-mixité, ça permet, sinon de libérer la parole, du moins de lui donner une place. Et une autre place. On se permet plus facilement d’exprimer ses doutes, avec beaucoup moins de jugement, en s’autorisant à s’affranchir du regard des homologues masculins qui, consciemment ou plus souvent inconsciemment, mettent un niveau de pression. En mixité, plein de choses positives se passent. Mais pour beaucoup de paysannes, il y a une forme de pression qu’elles se mettent elles-mêmes à vouloir montrer qu’elles sont capables, qu’elles savent faire. Être en non-mixité permet de s’affranchir de cela : je vais m’autoriser à partager mes connaissances et mes non-connaissances.

Ça crée de la sororité aussi. Ce n’est pas pour ça qu’on vient, mais ça la crée, vraiment. Il y a de la solidarité, de l’écoute, de l’encouragement. Ça crée des choses riches humainement, individuellement et collectivement.

Se former en non-mixité crée du pouvoir, individuellement et collectivement.

En 2021, nous avons réalisé une étude sur les trajectoires des groupes non-mixtes et ce que cela produit. Ce qui en est ressorti, c’est que ça crée du pouvoir. Du pouvoir avec, du pouvoir intérieur et du pouvoir de faire. C’est différent du pouvoir sur.

Le pouvoir avec c’est ce qui est de l’ordre du réseau social – mais celui de la vraie vie, autour de l’entraide et de la sororité. Ça agit pour l’émancipation des femmes individuellement et collectivement.

Le pouvoir intérieur est quelque chose de plus individuel. On prend conscience des effets du genre et de ce que ça crée sur soi, de son rapport au travail et à énormément de choses. Ça permet de prendre confiance en soi, de déculpabiliser. Ça crée de l’estime et de la confiance. Qui serviront collectivement aussi.

Le pouvoir de faire permet de prendre une nouvelle place, d’oser mettre en place un nouvel atelier sur la ferme, un nouveau modèle, de donner son avis, de prendre des décisions, de s’affirmer. Sur sa ferme ou dans des instances professionnelles.

Avec plus de huit ans de travail avec les éleveuses, que dites-vous des effets que la non-mixité produit ?

Ça produit des effets positifs à plusieurs niveaux. Pour les paysannes qui participent à ces groupes. Pour ce que ça fait bouger sur leurs fermes.

Ça produit aussi des choses dans le réseau, dans nos structures, des prises de conscience plus globales. Ça fait évoluer au-delà du groupe lui-même. Ça crée des discussions, ça crée des débats. L’existence d’un groupe non-mixte amène des questions sur les enjeux de genre au-delà du périmètre des fermes, dans la société en général. C’est une ouverture, une prise de conscience pour tout le monde.

Nos adhérentes passées par le conseil d’administration sont impliquées dans les cuma , les associations de remplacement, les syndicats. Dans le groupe des Elles et parmi nos adhérentes en général, plusieurs ont pris des responsabilités extérieures.

Aujourd’hui, il nous faut diffuser plus largement, en mixité. Amener de véritables prises de conscience. Partager nos travaux, on le fait. Mais entre les partager et les vivre ce n’est pas la même chose. Les paysannes qui ont cheminé ont pris conscience, pas parce qu’on leur a dit mais parce qu’elles ont éprouvé. Comment faire vivre et pas uniquement entendre ? Nous aimerions que ce soit notre prochain jalon. C’est très ambitieux, mais nous y œuvrons avec conviction !

Paysannes !

Elles travaillent chaque jour dans les champs ou à la ferme. Elles consacrent leur temps, leur énergie et leurs convictions à coopérer avec le vivant pour nous nourrir. Elles représentent un agriculteur sur trois. Les agricultrices sont les héritières d’une histoire de lutte pour faire reconnaître leurs droits et prouver qu’elles sont autant capables que leurs homologues masculins.